Vous êtes ici

L’esthétique de la photographie, une approche à angles multiples par François Soulages

L’esthétique de la photographie, une approche à angles multiples par François Soulages

Depuis 40 ans, la photographie a vécu des bouleversements technologiques et sociologiques. Dans ce contexte, quid de l’esthétique de la photographie et de la vision singulière du photographe ? François Soulages, auteur de la nouvelle édition d’Esthétique de la photographie  partage ici son analyse.

 

Depuis la première parution de mon ouvrage, la photographie a vécu plusieurs révolutions concernant l’esthétique.

Jusqu’aux années 80 en Europe, l’art photographique n’était connu que par ceux qui la pratiquaient, loin derrière les Etats-Unis, alors plus en avance.

En France, au début des années 80, une première révolution a lieu grâce à une approche esthétique de la photographie : on reconnaît à cette dernière enfin le statut d’art. Et Jack Lang, ministre de la Culture en 81, va asseoir définitivement ce statut en créant des lieux propices à la promotion et à l’exposition de photographies et surtout une collection de livres sur les photographes.

La deuxième révolution esthétique se situe à partir des années 90, avec l’avènement de l’art contemporain où l’on ne contemple plus une image comme un tableau mais avec un deuxième, troisième ou quatrième degré. La photographie par sa banalité et sa simplicité va jouer un rôle décisif dans ce développement.

Cette révolution se double d’une révolution sociologique. Les publics se transforment, on quitte le public restreint des photos-clubs pour accéder au monde de la spéculation financière et des classes moyennes qui investissent dans les produits peu chers que sont les photographies, induisant une transformation du monde de la photographie.

Dans les années 2000, on assiste à une révolution technologique fabuleuse : l’apparition de la photographie numérique. Chacun photographie n’importe quoi, car c’est facile et ne coûte rien. Et on peut faire des milliers de photos et les poster ensuite sur Internet. C’est un bouleversement radical avec une mutation complète du rapport à la photographie, à l’image, à soi-même et au monde.

Le quatrième temps se situe dans les années 2010, que j’appelle les années « selfie ». C’est une explosion exponentielle de la photographie et de ses pratiques, c’est l’ère de « ego on line ». Cela ne soulève plus des questions d’ontologie - « qu’est-ce que la photographie ? » -, mais des questions de médiologie - « quel usage fait-on de la photographie? ». Il s’agit là d’une révolution complète avec, ces dernières années, notamment les selfies.

Mon approche de l’esthétique se nourrit de la totalité de ces évolutions. Mais les fondements de l’art photographique, à savoir, qu’est-ce que l’image ? qu’est-ce que le rapport au réel ? qu’est-ce que le rapport au monde ? qu’est-ce que mettre des images ensemble ?, restent immuables, seules les modalités diffèrent. Alors, comment distinguer dans ce flux d’images la vision singulière du photographe ? Avec l’évolution rapide des modes, beaucoup croient faire des photographies originales qui ne sont que des variations d’images existantes et parfois même d’une banalité affligeante. Ici, il convient de distinguer les pratiques artistiques et les très grands artistes. Il existe des visions singulières de photographes, comme par exemple celle de Bernard Kœst, L’artiste, le photographe en l’occurrence, est vraiment original voire originaire, c'est-à-dire à l’origine de quelque chose de nouveau. Et seule la perspective historique peut confirmer cet apport à son art.

© Armand Colin, septembre 2017

AUTEURS

Soulages
François SOULAGES est professeur des universités (Université Paris 8 et...