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ITW avec Béligh Nabli - La Méditerranée... quels enjeux, quel avenir ?

ITW avec Béligh Nabli - La Méditerranée... quels enjeux, quel avenir ?

La Méditerranée, berceau des cultures occidentales, a eu une forte influence dans le jeu mondial par le passé. Aujourd’hui, elle est révélatrice des zones de fractures du monde globalisé et reste l’enjeu de luttes d’influence entre Américains,  Russes et Chinois… Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS, décrit et analyse l’histoire et l’évolution géopolitique de cette zone à laquelle l’Europe du Sud appartient dans Géopolitique de la Méditerranée (Armand Colin, 2015). Un ouvrage fondamental et passionnant pour comprendre cet univers complexe et envisager ses possibles évolutions.

 

 

 

Qu’est-ce qui caractérise l’espace méditerranéen actuel ?


Espace mythique et mythifié, la Méditerranée est un espace inventé, une idée en constante mutation qui a été façonnée au cours de l’Histoire, suivant des représentations artistiques, idéologiques, géopolitiques. L’unité méditerranéenne résulte de la cohérence géohistorique de cette aire culturelle. Ses strates géographiques, historiques et culturelles forment un substrat commun. Reste que la représentation de cette unité est confrontée à une réalité méditerranéenne éclatée, fragmentée et contrastée. La Méditerranée se caractérise par des fractures, des disparités et des antagonismes (surtout sur son versant occidental) de diverses natures : historiques, démographiques, culturelles, politiques et socio-économiques.

 

À la fois berceau, carrefour et juxtaposition de civilisations, lieu de naissance et de diffusion des trois grandes religions monothéistes, la Méditerranée conjugue culture et identité au singulier et au pluriel. L’absence d’une langue commune aux peuples du pourtour méditerranéen, la déclinaison d’identités multiples et autres particularismes nationaux et locaux dans la région ne plaident guère en faveur d’une identité commune. Elle devient pourtant concevable et perceptible au terme d’un processus d’hybridation culturelle dont la Méditerranée est l’archétype.

 

Historiquement, les peuples du monde méditerranéen ont expérimenté divers types d’organisations sociales et politiques. Si l’État offre aujourd’hui un cadre organisationnel commun à ces sociétés qui n’ont pas rompu avec certaines structures traditionnelles infra et/ou transnationales (tribus, clans familiaux, etc.), la question du pouvoir politique n’est pas traitée de manière unique ni même homogène. La configuration de l’espace politique méditerranéen renvoie l’image d’une profonde graduation entre des modèles extrêmes : de l’État fort à l’État failli, de l’État de droit démocratique à la dictature militaire, etc.

 

L’axe méditerranéen représente l’une des grandes lignes de fracture économique, sociale et démographique dans le monde globalisé. Les différences de niveaux de  développement/vie des États/individus, auxquelles s’ajoutent désormais l’insécurité et l’instabilité grandissantes dans l’espace sub-saharien, au Maghreb et au Levant, nourrissent un flux migratoire structurel et continu du sud vers le nord. Cette donnée, plus structurelle que conjoncturelle, aggrave la tension des relations intra-méditerranéennes.

 

 

Quels jeux de pouvoirs s’y expriment ?

 

Depuis les grandes conquêtes du « Nouveau Monde » aux XVIe et XVIIe siècles, la Méditerranée n’est plus le pivot des relations internationales ; elle n’est plus ni le centre de gravité principal des conflits depuis la Seconde Guerre mondiale ni au centre de l’échiquier du « grand jeu » qui oppose désormais la puissance d’aujourd’hui, les États-Unis, à la puissance de demain, la Chine. Espace étroit et d’une superficie restreinte à l’échelle planétaire, la Méditerranée concentre néanmoins l’essentiel des acteurs et phénomènes inter/transnationaux de ce début de XXIe siècle. La géopolitique de la Méditerranée ne s’inscrit ni dans un territoire unique et figé, ni dans un champ clos. L’interaction des jeux de pouvoir et des stratégies d’influence est la règle. C’est pourquoi il faut différencier les ensembles spatiaux, en articulant les forces/puissances de l’espace central (la mer Méditerranée et ses États riverains), de l’espace périphérique (voisins régionaux) et de l’espace distant (jeux des grandes puissances mondiales, jeux d’alliance, onde de choc d’événements lointains).


Traditionnellement traversée par des tensions diplomatiques et militaires, la Méditerranée continue de représenter un nœud stratégique et un espace concurrentiel où rivalisent des puissances étatiques (même non riveraines), des puissances régionales (iranienne et saoudienne) ou des puissances mondiales (américaine, russe et chinoise).  La paix et la sécurité internationale se jouent encore en partie dans cet espace, théâtre de démonstration de force de la superpuissance américaine et de l’ambition affichée de puissances mondiales russe et chinoise. Si aucun des États riverains ne saurait se targuer du statut de puissance mondiale, on assiste à la montée en puissance d’États des rives sud et est (Israël, Turquie, Égypte, Algérie) qui contraste avec la stratégie prudentielle des États de la rive nord (à l’exception de la France.

 

Incarné par l’hyper-puissance américaine, le monde unipolaire de l’après-Guerre froide n’a été qu’une parenthèse dans/de l’histoire. Outre la redécouverte des ambitions ou réflexes impériaux de la Russie de Vladimir Poutine, les États-Unis sont confrontés aux premières manifestations d’une volonté de puissance chinoise dans la région. Si Pékin privilégie traditionnellement la géo-économie et la non-ingérence, sa politique étrangère se montre de plus en plus ambitieuse, y compris en Méditerranée. La Chine mène une politique de grande puissance émergente : elle est à la fois un partenaire diplomatique incontournable dans les grands dossiers internationaux (Iran, Corée du Nord, changements climatiques, etc.), une puissance militaire en pleine expansion (modernisation des forces armées, développement des capacités navales, programme spatial) et surtout un partenaire commercial de premier plan. L’équilibre est subtil : défendre fermement ses intérêts vitaux, sans contester frontalement le leadership américain dans la région.

 

 

Comment les tensions peuvent-elles évoluer ?

 

Une analyse réaliste de la géopolitique de la Méditerranée suppose nécessairement d’intégrer les considérations d’ordre religieux, culturel ou identitaire pour appréhender les jeux de puissance et autres stratégies d’influence. La montée d’idéologies identitaristes alimente les mécanismes des « conflits identitaires », qui entravent la réalisation de tout idéal d’unité de la Méditerranée et même les simples projets de rapprochement, d’échange et de coopération intra-méditerranéen.

 

Le phénomène djihadiste qui sévit en Méditerranée et dans les régions périphériques s’inscrit dans un cadre historique, géopolitique, idéologique. Il est particulièrement naïf de penser que la violence salafo-djihadiste procède de seules lectures et interprétations de textes religieux, plutôt que dans un environnement propice aux chocs des idées et des intérêts. Derrière les slogans dogmatiques et théologiques, une dimension profondément profane demeure prégnante dans l’entreprise djihadiste. Le phénomène participe à l’instabilité et à l’insécurité en Méditerranée. S’ajoutant aux trois « conflits froids » (israélo-palestinien, chypriote et saharien-occidental), les nouveaux flux terroristes et criminogènes sont désormais en passe de transformer la Méditerranée en véritable « poudrière ». 

 

Pour autant, on ne saurait analyser tensions et conflits à travers la seule grille de lecture religieuse ou confessionnelle. Le facteur religieux donne parfois une dimension nouvelle à des fractures profondes (socio-économiques, tribales, etc.) qui refont surface à la faveur de contextes particuliers (défaillance étatique, apparition de zones grises…). On ne saurait réduire la géopolitique de la Méditerranée à un théâtre du « choc de civilisations ».

 

 

Peut-on avoir une visibilité sur l’avenir de cette zone régionale ?

 

Malgré l’idéal d’unité du « monde méditerranéen » et les actions de coopération et de rapprochement des rives nord et sud, toute unité politique ou perspective d’un État fédéral englobant tous les pays méditerranéens relève aujourd’hui de l’utopie. Il n’existe pas même d’organisation intergouvernementale regroupant les seuls États du pourtour méditerranéen, et ce, malgré le projet initial d’Union pour la Méditerranée défendue par la France. Les pays des rives nord, est et sud ont beau appartenir à des organisations internationales régionales distinctes (Union européenne, Conseil de l’Europe, OTAN, Union du Maghreb Arabe ou Ligue des États Arabes), ils restent divisés et incapables de parler d’une seule voix au nom de valeurs, de principes et d’intérêts communs.

 

Les entités étatiques auraient pourtant avantage à coopérer. Leur étroite proximité géophysique les place dans un espace commun indivis dans lequel elles sont confrontées à des problèmes communs (de la protection de l’environnement à la sécurité de la zone), dont la résolution bénéficierait à tous. Dès lors, le réalisme commande que prévale une logique de complémentarité et de coopération, voire de solidarité. Pour exister au XXIe siècle, les Méditerranéens sont condamnés à s’organiser en un bloc régional constitutif du nouvel ordre mondial.

 

© Armand Colin, décembre 2015

AUTEURS

Nabli
Béligh NABLI est maître de conférences en droit public à l’...