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ITW avec Frédéric Encel - Israël et l’héritage sioniste

ITW avec Frédéric Encel - Israël et l’héritage sioniste

Comment Israël évolue-t-il dans l’univers très instable du Proche-Orient ? Qu’est-ce qui subsiste de l’héritage sioniste des pères fondateurs de l’État juif ?

Frédéric Encel, docteur en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris et lauréat 2015 du Grand prix de la Société de Géographie, développe et analyse ces questions au regard des modifications du contexte géopolitique de cette région du monde.
La nouvelle édition de son ouvrage Gépolitique du sionisme  (Armand Colin 2015), traite des récentes évolutions : relations d’Israël avec l’allié historique américain, reconnaissance de l’État palestinien par l’ONU, médiocrité de sa classe politique…

 

 

 - Quel est l'héritage des sionistes fondateurs dans l'État d'Israël contemporain ?

 

Le plus essentiel, c'est de loin la souveraineté. Dès les années 1870, les idéalistes sionistes pensent l'espace, celui d'Eretz Israel (la terre promise), un espace prévu au pire autonome puis, au mieux, indépendant. De fait, lorsque le leader Theodor Herzl, en 1897, réunit le tout premier Congrès sioniste, il annonce que « dans cinq ans peut-être, dans cinquante ans assurément, l'État juif existera ». Il voit juste car en novembre 1947, les Nations unies accepteront le partage de la Palestine mandataire britannique en deux États, dont l'un juif. Or cette souveraineté israélienne ne sera jamais remise en cause, ni diplomatiquement, ni militairement. 

Le succès démographique est moins évident, plus tardif. L'un des buts du sionisme était et demeure le rassemblement de tous les membres du peuple juif au sein de son nouvel État ; or, près d'un siècle et demi après la première vague d'immigrants juifs (1881), la majorité absolue de 6,5 millions de Juifs est seulement en train d'être atteinte par Israël.

Enfin la volonté égalitariste d'un sionisme très marqué progressiste et longtemps marqué à gauche n'est plus réellement suivie ; le collectivisme des kibboutzim a disparu et l'économie israélienne est devenue très libérale et accuse de fortes disparités.

 

 

- La stratégie de guerre extérieure est-elle la seule voie de cohésion pour Israël ?

 

Je ne souscris pas à ce terme de « stratégie » ; en mai 1948 puis en octobre 1973, ce sont bien les États arabes qui attaquent Israël, et même en mai 1967 le casus belli en droit international provient de l'Égypte de Nasser. En revanche, la question se pose : une fois la menace disparue à la faveur d'une paix israéo-palestinienne, la société israélienne conserverait-elle assez de ciment et de cohésion identitaires pour tenir ? Je le crois car le syndrome de Massada – ce sentiment de solitude imposant l'unité – ne constitue pas l'unique liant de la société israélienne dans sa forte majorité juive ; il y a la langue hébraïque, une communauté de destin (souvent tragique), un attachement au sol, une culture très foisonnante (cinéma, musique, théâtre, etc.), et pour les croyants un Livre saint et de fortes traditions qui en découlent...

 

 

- L'environnement très instable du monde arabe offre-t-il de nouvelles perspectives à l'État d'Israël sur la scène extérieure ?

 

Oui et non. Pour les tenants de l'école réaliste classique, le morcellement du monde étatique arabe prive Israël de régimes forts avec lesquels faire éventuellement la paix, au profit de groupes extrémistes mobiles (en l'espèce islamistes) difficiles à combattre. Pour une autre école, la balkanisation arabe présente au contraire l'avantage de n'exposer l'État juif qu'à des menaces tactiques et non plus stratégiques. Dans tous les cas, Israël n'est pour rien dans cet effondrement arabe qui remonte à 1991 (Somalie) et à laquelle échappent ses deux principaux voisins en paix, l'Égypte et la Jordanie.

 

 

- Dans le contexte national et international actuel, comment voyez-vous évoluer les différents courants qui composent l'opinion publique israélienne ?

 

La classe politique israélienne ne brille guère, ces dernières années, par sa probité ni par sa créativité ! En outre, la gauche est tout à fait atone et perd quasi-systématiquement les élections depuis 1977... Cela sur fond de grogne sociale récurrente, de montée en force des partis religieux, et de dégradation des relations entre citoyens juifs et arabes. S'ils ressuscitaient, Herzl et Ben Gourion se réjouiraient sans doute de trouver le pays de leurs rêves à la fois cultivé, moderne et puissant, mais déploreraient peut-être ses inégalités sociales, la médiocrité de ses dirigeants, et l'absence de paix avec ses plus immédiats voisins...

 

 © Armand Colin, décembre 2015

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Frédéric Encel, docteur en géopolitique de l’université Paris...