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ITW avec Cécile Desprairies - L'Héritage allemand de l'Occupation

ITW avec Cécile Desprairies - L'Héritage allemand de l'Occupation

Quand l’Occupation régit encore notre quotidien.

 

Dans L’Héritage allemand de l’Occupation (Armand Colin, 2019), Cécile Desprairies, historienne et germaniste, détaille 60 dispositions issues de l’Occupation, qui ont influé sur notre quotidien ou notre réglementation. Préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie, très illustré et riche d’exemples, l’ouvrage exerce un droit d’inventaire, détaillant la conception et le devenir de chaque disposition. Passionné d’histoire ou lecteur intéressé par les faits de société, chacun pourra se faire une opinion et découvrir l’origine de certaines de nos habitudes...

 

 

- Quels sont les domaines qui ont été marqués par l’Occupation allemande et sa réglementation ?
L’Occupation allemande est à trois niveaux :
- d’abord la vision nazie de la société (loi du plus fort, combat pour la vie, le fort doit vaincre et le faible périr, etc.). Les nationaux-socialistes n’ont pas tellement légiféré (ils ont le droit en horreur), mais quelques paragraphes de loi existent tout de même. Rappelons que 15% des Allemands étaient membres du NSDAP, le parti nazi ;
- ensuite les ordonnances de la Wehrmacht, qui paraissent dans le Vobif, le journal officiel allemand dans les territoires occupés (par exemple, l’interdiction de la chasse dans tous ses modes, par arme à feu et à la main (furet, collet..), la façon de transporter les animaux…
- enfin, les coutumes germaniques qui transparaissent dans les deux premiers (règles d’hygiène et d’alimentation : se laver, manger beaucoup de légumes, etc.).
Dans national-socialisme, il y a socialisme. Le projet nazi est un projet global, une vision de société. Quand on veut changer une société, on change tout : les coutumes alimentaires, vestimentaires, le rapport au corps, le rapport à l’espace (la ville est repensée)… rappelons que le Reich devait durer mille ans – même s’il a vécu douze ans.


- Comment peut-on expliquer leur persistance au-delà de la Libération ?
Malgré le rétablissement de la légalité républicaine le 9 août 1944 par de Gaulle, bien avant la Libération, il est un fait que de nombreuses ordonnances et décrets pris par Vichy sont aussi parvenus jusqu’à nous.
J’ai moi-même été étonnée de découvrir l’ampleur de cet héritage allemand, qui a pourtant été imposé, est passé par Vichy avec une mise en place parfois difficultueuse.
Les interprétations peuvent en être diverses. Y a-t-il un certain fond de la société française qui n’aurait pas été opposé et aurait même été plutôt favorable à certaines de ces mises en place ? Je pense à la construction du pont de Tancarville ou celle de l’usine marémotrice de la Rance, initiées sous injonction allemande, révélant le nouveau visage d’une France techniciste.
Y a-t-il eu aussi une certaine passivité dans la poursuite de ce qui avait été amorcé ?

 

- Les règlementations allemandes ont-elles fait « progresser » les Français dans certains domaines de la vie quotidienne ?
Rappelons d’abord que le nazisme est une idéologie de mort et de destruction, et que tout côté positif cache un côté horrible.
Par exemple, la loi de non-assistance à personne en danger, toujours en vigueur aujourd’hui, loi nazie par excellence (1933), appliquée en France en décembre 1941, après l’assassinat du Feldkommandant de Nantes par un communiste appliquant la tactique isolée de la guérilla, était primitivement couplée avec l’obligation de délation. Aujourd’hui, le deuxième volet est tombé, mais le premier subsiste. La France et l’Allemagne sont les deux seuls pays au monde à avoir cette loi inscrite dans leur Code pénal en 2019. Ne pas secourir son prochain en difficulté relève du tribunal correctionnel. Dans notre société individualiste, cette loi a une certaine efficacité. Mais sait-on d’où elle vient ?

 

- Existe-t-il des règles d’usages ou de droit désormais absurdes héritées de cette époque ?
Non, si c’est absurde, cela ne tient pas dans la durée. C’est surtout un nouveau visage de la société qui s’est dessiné alors et perdure aujourd’hui. Nous avons du mal à accepter Vichy ; que dire alors de la reconnaissance derrière ses positions collaborationnistes de l’héritage du régime hitlérien ? Vichy, ce n’est pas seulement « Travail, Famille, Patrie ». C’est aussi la traduction et peut-être la fascination de cette empreinte germanique.

 

© Armand Colin, février 2019

LIVRES

L'Héritage allemand de l'Occupation - Ces 60 dispositions toujours en vigueur
Ces 60 dispositions toujours en vigueur
Papier22.90 €

AUTEURS

Desprairies
Cécile Desprairies, historienne et germaniste, est l’auteure de plusieurs ouvrages sur...