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Interview Michel Marie : les multiples visages du cinéma français

Interview  Michel Marie : les multiples visages du cinéma français

Les multiples visages du cinéma français

La belle histoire du cinéma français en 101 films (Armand Colin, 2018) de Michel Marie propose un parcours riche, varié, à la découverte de films emblématiques ou méconnus des plus importants réalisateurs français, de la naissance du cinéma à nos jours. Parfois, l’auteur a retenu des œuvres caractéristiques, révélatrices d’une époque ou s’inscrivant dans l’histoire du pays. Au fil des pages, le cinéma français y apparaît singulier et riche de différents courants, parfois expérimentaux, avec une production foisonnante de longs métrages grâce à son mode de financement unique.

 

 

- Comment avez-vous sélectionné les 101 films qui jalonnent l’histoire du cinéma français ?

J’ai voulu sortir des sentiers battus et éviter autant que possible les films trop attendus, comme par exemple À bout de souffle de Godard, ou bien Les Enfants du Paradis pour Carné et Prévert, tous les titres que l’on trouve dans les palmarès habituels classant les « meilleurs films français de tous les temps ». J’ai tenté d’équilibrer les critères de sélection avec des films incontournables, comme Napoléon de Gance ou L’Atalante de Jean Vigo, des films méconnus à redécouvrir comme ceux de Carlo Rim, Une homme marche dans la ville de Marcello Pagliero ou En haut des marches de Paul Vecchiali, et des films moins consensuels de réalisateurs célèbres comme Le Petit soldat de Jean-Luc Godard ou La Peau douce de Truffaut. Ainsi pour Resnais, j’ai préféré mettre en valeur Muriel, film magnifique et un peu méconnu plutôt que de reprendre une fois encore Hiroshima mon amour. Pour Jacques Becker, on cite toujours Casque d’or ou Touchez pas au grisbi. Son film de 1944/45 Falbalas sur l’univers de la haute couture est tout aussi fort et original, mais il est moins célèbre.
Simultanément, j’ai retenu des films emblématiques de leur période de production comme Les Vampires de Feuillade, pour les feuilletons, La Marseillaise de Jean Renoir, pour le Front populaire, Dupont Lajoie d’Yves Boisset pour les fictions de gauche des années post-68 ou La reine Margot de Chéreau pour le cinéma patrimonial de l’ère mitterrandienne. Pour la période contemporaine, le choix a été plus difficile en raison de l’absence de recul historique. Mais j’ai tenu à équilibrer la sélection avec des grands succès publics, tels La Haine de Mathieu Kassovitz ou La Môme d’Olivier Dahan avec des films plus audacieux ou marginaux comme J’entends plus la guitare de Philippe Garrel ou La Trahison de Philippe Faucon. Un autre fil qui parcourt mon livre est celui du rapport du cinéma aux grands événements historiques comme les guerres, celle de 1914-1918, (La Vie et rien d’autre, Un long dimanche de fiançailles), celle de 1939-1945 (La Bataille du rail, La Traversée de Paris, Le Chagrin et la pitié, Lacombe Lucien, En haut des marches, Shoah) et les guerres coloniales postérieures à 1945 ( Le Petit soldat, La 317ème section, La Trahison, Indigènes, Des Hommes et des dieux). J’ai sélectionné en priorité les films eux mêmes et non leurs réalisateurs, ce qui explique par exemple la présence de Léo Joannon dans cette liste, un réalisateur de seconde zone, mais qui a mis en scène un scénario d’Yves Mirande, brillant auteur de théâtre, Quelle drôle de gosse ! l’une des meilleures comédies de la jeune Danièle Darrieux. Je n’ai pas pratiqué la politique des auteurs mais celle des films. Et pour diversifier autant que possible la liste des réalisateurs, j’ai pris le parti de ne retenir qu’un seul titre dans leur filmographie, ce qui est difficile pour les auteurs d’une œuvre très abondante, comme Jean Renoir, Julien Duvivier, Claude Chabrol ou Jean-Pierre Mocky. Il n’y a donc que 101 cinéastes (102 en fait car un titre en réunit 2, Jeanne et le garçon formidable, coréalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau). Je pense malgré tout avoir retenu la plupart des réalisateurs importants qui ont fait l’histoire du cinéma français, avec quelques lacunes, bien évidemment. C’est la loi de la formule.

 

- Quels grands courants ont traversé le cinéma français en 120 ans ?

Un courant traverse toute l’histoire du cinéma français, des origines à aujourd’hui, celui d’un certain réalisme qui part des Frères Lumière et d’Albert Capellani (Germinal, 93), se développe sous la forme du réalisme poétique dans les années 1930 chez Carné, Renoir et Grémillon et se prolonge jusqu’au cinéma actuel chez Bruno Dumont (L’Humanité, Flandres), Xavier Beauvois (Nord, Les Gardiennes) et Laurent Cantet (Ressources humaines). Le cinéma français a toujours présenté des visages multiples allant du formalisme au réalisme, ce qui fait sa force et son originalité. Dès l’origine, on trouve le réalisme des Lumière face au fantastique de Georges Méliès. Dans les années 20, le réalisme d’André Antoine et de Jacques Feyder se développe en opposition au cinéma plus formaliste ou métaphorique illustré par Abel Gance et Marcel l’Herbier. Les courants expérimentaux se retrouvent dans toutes les décennies et se distinguent du grand cinéma spectaculaire et romanesque, c’est ce qui fait la richesse du cinéma français. Dans les années 1960, la Nouvelle Vague explore ces deux voies grâce à François Truffaut et Claude Chabrol pour la voie romanesque face à Jean Luc Godard et Jacques Rivette pour la voie plus expérimentale.

 

- Le cinéma français présente-t-il des singularités propres ?

Le cinéma français est le seul cinéma national qui ait réussi à produire des centaines de longs métrages depuis l’origine (environ 28 000 en 120 ans) décennie après décennie, même dans les périodes les plus sombres comme celle de l’occupation allemande (220 films produits entre 1940 et 1944). Le mécanisme de soutien à l’industrie mis en place après 1946-1948 par le Centre du cinéma lui permet de proposer une alternative à la production hollywoodienne avec ses blockbusters promotionnés sur tous les écrans du monde. Il a développé depuis la guerre une politique de co-production internationale avec les cinématographies étrangères apparues dans les dernières décennies, comme celles de la Corée, de l’Iran, des pays africains et asiatiques sans oublier l’Amérique latine. Pour simplifier, le cinéma français est partout présent lorsqu’il s’agit de promouvoir le cinéma d’art et essai et les films d’auteurs. Depuis une trentaine d’années, il a permis de féminiser progressivement la profession avec l’accès aux métiers de réalisatrices, chefs opératrices, scénaristes de très nombreuses jeunes femmes. Mais on est encore loin de la parité.

 

- L’école d’animation française est réputée, vous ne présentez qu’un film d’animation, pourquoi ?

Cette école s’est surtout développée dans la période la plus récente. J’ai tenu à rendre hommage aux précurseurs de ce cinéma et en particulier à Paul Grimault avec Le Roi et l’oiseau, Mais le cinéma d’animation contemporain français est si riche qu’il nécessite un volume à lui tout seul. Ce livre existe d’ailleurs dans la collection Cinéma / Arts Visuels (Le Cinéma d’animation de Sébastien Denis). C’est aussi le cas du cinéma documentaire, un domaine en pleine expansion qui n’est représenté que par trois ou quatre titres dans mon livre (Farrebique, Le Chagrin et la pitié, Être et avoir). On trouve également chez Armand Colin un titre sur le sujet, qui est le classique du genre, Le Documentaire, un autre cinéma de Guy Gauthier.
Je n’ai retenu 101 films sur près de 30 000. Mon livre est une introduction à l’une des cinématographies les plus riches de joyaux méconnus. Je l’ai écrit pour stimuler la curiosité de lecteurs de toutes générations et démontrer que le cinéma français est vraiment un cinéma exceptionnel, injustement méconnu. Il est malheureusement souvent victime de préjugés absurdes privilégiant l’industrie planétaire du divertissement.

 

© Armand Colin, octobre 2018

AUTEURS

Marie
Michel Marie est professeur émérite à l’université Sorbonne...