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Interview de François Gemenne sur la Géopolitique du climat

Interview de François Gemenne sur la Géopolitique du climat

Le climat, des enjeux bien au-delà de l’environnement


Depuis la première conférence mondiale sur le climat, à Genève en 1979, on ne peut que constater que le réchauffement climatique est déjà là. Aujourd’hui, il s’agit de limiter l’augmentation de la température à 3°… L’enjeu n’est pas qu’environnemental comme le démontre François Gemenne, dans Géopolitique du climat (Armand Colin, novembre 2015).

L’auteur, docteur en Sciences politiques et sociales de l'Université de Liège et de l'Institut d'Études Politiques de Paris, spécialiste de géopolitique environnementale, développe une analyse complète et étayée du sujet, trace les conséquences géopolitiques à venir et permet de comprendre ce qui se joue entre les pays du Nord et du Sud tout en dessinant de nouvelles modalités de coopération internationale.

 

 

 

- À la veille de la COP21, les pays émetteurs de gaz à effet de serre ont-ils une prise de conscience et la volonté d’agir pour les réduire ?

Il faut distinguer la prise de conscience de la prise de décision. Il y a certainement une prise de conscience de certains pays et de leur population, mais il y a un grand décalage entre la prise de conscience et la mise en place de solutions efficaces. La décision d’agir dépend  des pouvoirs politiques et leur fait prendre le risque de mécontenter soir leurs populations soit des acteurs économiques puissants. Si bien que pour le moment les différents décideurs politiques sont comme frappés « d’apraxie », c'est-à-dire qu’ils connaissent les risques et leurs conséquences mais ne font pas grand chose pour mettre en place les solutions qui pourraient véritablement stopper les effets du changement climatique. Il ne faut pas attendre le grand soir de la COP21, mais plutôt qu’elle permette de s’engager dans la voie d’une transformation qui permettrait de limiter davantage ces effets.

 

 

- Pourquoi le risque climatique dépasse-t-il largement le seul cadre environnemental ?

Le problème majeur du moment est justement de considérer le changement climatique seulement comme un problème d’environnement. Or les origines, les causes, comme les conséquences du changement climatique sont profondément politiques et économiques. Cela induit des prises de décision entraînant des changements importants de modes de vie des populations des pays du Nord, de choix en matière de production industrielle et d’énergie… Il ne s’agit pas de « sauver la planète », comme c’est souvent formulé, il s’agit de sauver l’ensemble des populations vivant sur la Terre. Les politiques doivent faire preuve de courage pour imposer des solutions qui pourraient certes mécontenter à court terme leurs populations, mais qui préserveraient l’avenir des générations suivantes. Il s’agit ici de limiter les risques de crises géopolitiques qui surviendront à moyen et long terme si aucune décision pour limiter le changement climatique n’intervient.

 

- Quelles seraient les pistes de collaboration entre pays industrialisés et pays émergents pour limiter les risques climatiques ?

L’un des problèmes précisément auquel nous sommes confrontés, c’est le rapport de force très inégalitaire entre pays industrialisés, pays émergents et pays en développement. Ces derniers étant ceux qui vont subir le plus d’impacts du changement climatique induits par les modes de vie et de production des pays industrialisés.

La priorité serait donc de remettre plus d’équité dans ces relations, ce qui passe par l’élaboration de trajectoires de développement à bas carbone pour les pays en voie de développement, en accélérant la mis en place de solutions d’énergie propre dans les pays du Sud, soit par des investissements importants, soit par des transferts de technologie. Ceci afin d’éviter que les pays émergents et en développement utilisent des énergies fossiles, sur le modèle des pays industrialisés.

Par ailleurs, le gros enjeu concerne l’adaptation des pays du Sud aux changements climatiques, qui vont entraîner migrations et risques de déstabilisation. Les pays du Nord doivent proposer des solutions pour rendre cette adaptation viable puisqu’elle est désormais inévitable.

 

- Si l’on ne peut totalement limiter les émissions de gaz à effet de serre à court terme, comment accompagner ce changement sans accroître les risques géopolitiques ?

Actuellement les risques géopolitiques sont sous-considérés. Il faut bien se rendre compte qu’il s’agit aujourd’hui de changer nous-mêmes, dans nos modes de vie et notre rapport au monde. L’adaptation est inévitable puisque le changement climatique est irréversible. Ce qui reste possible c’est d’accélérer l’adaptation des populations et de prendre les mesures efficaces pour limiter considérablement et durablement les causes du changement climatique. C’est en agissant sur ces deux paramètres que l’on parviendra à limiter les conséquences géopolitiques du changement climatique.

Dans ce contexte, l’enjeu majeur serait de faire de la lutte contre le changement climatique un véritable projet politique, pour faciliter l’adhésion des différents acteurs, qu’il s’agisse des populations ou des puissances économiques. Il s’agirait de définir collectivement ce monde que nous voulons, d’en faire une narration qui permette à toutes les parties prenantes de s’y identifier et de co-construire une vision plus optimiste pour l’avenir.

 

© Armand Colin, novembre 2015

LIVRES

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AUTEURS

Gemenne
Chercheur en sciences politiques et spécialiste des questions d’environnement qu...