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ITW avec Jean Radvanyi - La Russie, entre peurs et défis : les nouvelles perspectives pour la Russie

ITW avec Jean Radvanyi - La Russie, entre peurs et défis : les nouvelles perspectives pour la Russie

Les Russes ont vu en quelques décennies leur monde se transformer, leur société a subi de grands bouleversements et les menaces extérieures ont changé de visage…

"La Russie, entre peurs et défis" (Armand Colin 2016) de Jean Radvanyi et Marlène Laruelle analyse en profondeur les évolutions survenues dans ce pays. En resituant aussi les enjeux russes dans un monde multipolaire, les auteurs dessinent de nouvelles perspectives pour la Russie, comme arbitre ou régulateur des relations entre Europe et Asie.

 

 

- Quelles sont les peurs de la Russie contemporaine ?

On dit souvent que la Russie de Vladimir Poutine fait peur, mais on ne tient pas compte des propres angoisses de la Russie, de sa population, de ses dirigeants, de ses élites…

 

Ces peurs ont des origines différentes et très concrètes :

• une angoisse existentielle due à la situation démographique, car pendant 15 ans la population russe a baissé du fait d’une augmentation de la mortalité conjointement à la chute de la natalité. Cette crise démographique s’est produite en même temps que les réformes et cela a généré chez les Russes la peur de leur disparition ;

• une angoisse territoriale (le territoire s’amenuise comme « peau de chagrin ») avec la désertion des populations de régions comme l’Extrême-Orient de la Russie ou la Sibérie qui sont délaissées au fil des ans, pour des raisons économiques avec un exode qui atteint 50 à 60 % dans certaines régions ;

• l’angoisse économique, dans le cadre de la privatisation de pans importants de l’économie russe, par la prise de contrôle de groupes étrangers ;

• la peur des menaces extérieures que les Russes redoutent comme l’élargissement de l’OTAN, le rapprochement de l’Union Européenne avec l’Ukraine, le pays « frère » depuis toujours.

 

Les débats sont complexes dans le pays et population et dirigeants sont confrontés à une incertitude existentielle dangereuse pouvant amener à des décisions inquiétantes et générant un regain de patriotisme…

 

 

- Comment se présente la société russe ?

La société russe a beaucoup changé en vingt cinq ans et cela sous différents angles. Au niveau culturel, la société s’est ouverte et a redécouvert ses racines historiques ; les Russes se sont ouverts également au monde, puisque désormais 20% des Russes voyagent et séjournent à l’étranger ou y font étudier leurs enfants. Ils ont traversé des changements sociaux importants, passant d’une société « uniforme » à une grande diversité de ressources et revenus dans la population. On assiste à l’émergence d’une classe riche voire ultra-riche alors que le nombre de pauvres, qui avait baissé jusqu’en 2013 augmente de nouveau. En effet, ces évolutions de la société russe laissent sur le côté tous ceux qui n’ont pas pu s’adapter, c’est-à-dire les populations rurales notamment ou les personnes âgées… Ces milieux, sans dynamique positive, entraînent une grande pauvreté et favorisent l’alcoolisme, creusant ainsi l’écart social avec les grandes villes.

 

 

- Entre politique étrangère offensive et politique interne figée dans l’immobilisme, quel avenir pourrait se dessiner pour la Russie ?

Je ne parlerais pas vraiment d’immobilisme. On constate plutôt un resserrement depuis quelques années, avec un dirigeant Vladimir Poutine qui cherche à mobiliser la population sur un certain nombre de mots d’ordre. Les choses évoluent... Il n’est pas certain que les Russes soient contents de Poutine, mais ils l’acceptent car il sait faire entendre la voix de la Russie sur la scène internationale, ce qui n’a pas été le cas pendant des années.

Les interventions en Ukraine et en Syrie sont vécues comme une reconquête, le retour à une certaine puissance, avec une armée compétente, mobile, une aviation performante, agissant sur des champs éloignés…

La population est très fière de son armée et les Russes voient avec satisfaction leur pays retrouver une place dans le monde.

Au plan intérieur, ces dernières années ont été marquées par une politique sociale et libérale associée au redressement du pays. Mais la période à venir risque d’amener des troubles économiques importants. La fin de l’empire pose des questions très concrètes sur l’économie et les réformes nécessaires pour s’adapter n’ont pas été entreprises.

 

 

- Quels défis la Russie pose-t-elle à ses partenaires européens ?

Depuis de nombreuses années les Russes nous envoient un message qui a sa logique. Avant, nous vivions dans un monde bipolaire, pour lequel un certain nombre d’instruments de sécurité avaient été définis. La fin de la guerre froide a vu la défaite russe avec l’éclatement de l’Union soviétique et la fin du monde bipolaire.

Les Russes assistent à l’émergence d’un monde multipolaire inquiétant, alors que l’OTAN a la tentation de rester au service des États-Unis.

Pour les Russes, il faut reconstruire une nouvelle gouvernance puisque nous sommes dans un monde multipolaire, en intégrant bien sûr la Russie mais aussi les BRICS (Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud).

Le tort de l’Union européenne et de l’OTAN est de ne pas discuter avec les Russes et d’ignorer les questions qu’ils posent. Les rapports de force que nous vivons sont effectivement issus de l’ancien monde. Il faut définir de nouveaux modes de gouvernance et de coopération qui ne soient pas dans la confrontation. La Russie, de par sa position entre Europe et Asie, pourrait légitimement être à l’initiative de propositions différentes sur la nouvelle organisation mondiale.

 

 

© Armand Colin, avril 2016

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AUTEURS

Radvanyi
Géographe, professeur des universités à l’INALCO (Langues O) o...
Professeur à l’Institut des Études européennes, russes et eurasiennes de...