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Information, désinformation… comment savoir ?

Comment se forger une opinion sur les informations que l’on reçoit sur les réseaux, dans les médias ? Comment agit la désinformation et quel risque représente-t-elle pour la société… Dans La désinformation : les armes du faux  (Armand Colin, 2016), François-Bernard Huyghe, expert de l’information et de la stratégie, présente la genèse de la désinformation, la resitue dans l’histoire des sociétés, analyse ses mécanismes profonds. Alors que nous sommes submergés par les informations vraies ou fausses, voici un ouvrage salutaire, qui, s’il ne se veut pas rassurant, nous avertit et nous permet de prendre pleinement conscience du phénomène.

 

- Qu'est-ce que la désinformation... quelles ont été les étapes marquantes de l'utilisation de « faux » dans l'histoire ?

 

Pour qu'il y ait vraiment désinformation (pas seulement propagande, ruse, manipulation, comédie, aveuglement idéologique, etc.) il faut :

- une intention stratégique qui se manifeste  par la fabrication de faux (faux documents, fausses scènes, faux témoignages, fausses images), donc deux « camps »,

- que cette intention soit relayée par des vecteurs de communication ou par des groupes humains (associations, communautés..) qui amplifient le message, l'authentifient, en dissimulent la source partisane ou intéressée, donc des médias,

- que le processus soit instrumentalisé, qu'il serve aux intérêts de son initiateur au détriment de l'adversaire visé. Or pour que celui-ci soit, au final, affaibli, il faut un effet de croyance, croyance en un danger imaginaire, en un crime supposé, en une conspiration, en une manœuvre occulte… donc des possibilités de perturbation d'une organisation ou d'un système.

 

Le mot de désinformation est apparu dans un contexte de guerre froide et, pendant très longtemps, on en a largement attribué le monopole aux services soviétiques (à commencer par le terrible massacre de Katyn perpétré par l'Armée rouge et que l'URSS tenta de faire attribuer à la Wehrmacht). Mais que l'on se rassure :  les services occidentaux (ou des gouvernements employant des officines et agences pour diaboliser leurs adversaires géopolitiques) ont fait bien des choses après la chute du Mur ! Songez aux faux charniers de Timisoara, aux faux camps de concentration serbes, aux fausses couveuses débranchées à Koweit City ou aux fausses armes de destruction massives de la seconde guerre du Golfe (ce qui ne veut pas dire que Ceauşescu, Milošević ou Saddam Hussein n'ont pas commis de vrais crimes, bien entendu). Et la désinformation à base de faux rapports scientifiques ou de dangers imaginaires sévit aussi dans le monde de l'économie et de la haute finance.

 

 

- Quelle est la genèse de la désinformation et quels mécanismes « humains » sont à l’œuvre ?

 

Pour désinformer, il faut que quelqu'un (ou plutôt une organisation) ait à la fois intérêt à faire attribuer un crime, une faute dramatique ou un projet satanique à un adversaire politique voire à rival économique, mais il faut aussi qu'il y ait des relais pour cette désinformation (par exemple des moyens d'information neutres qui « découvrent » les faits en réalité fabriqués). Enfin il faut une cible réceptrice : que les accusations contre le tyran exotique, le gouvernement dépravé ou le projet clandestin soit crédibles pour un public qui partage certaines grilles idéologiques ou qui nourrit une méfiance générale à l'égard des puissants ou des médias. C'est ici qu'Internet intervient, puisqu'il est non seulement à la portée de n'importe qui de produire de la désinformation avec les logiciels appropriés (retoucher une image, s'attribuer de fausses sources, produire de faux témoignages), mais aussi parce qu'il y a un public réceptif qui ne demande qu'à croire que « la vérité est ailleurs » et adopte toutes sortes d'interprétations falsifiées de la réalité.

Ainsi, les réseaux sociaux peuvent aussi bien servir à la critique des cyberdissidences qu'à la propagation de légendes urbaines ou la formation de petites communautés qui se bricolent « leur » vérité ou leur monde dans leur coin.

 

 

- Quand les « bruits » de l'information se généralisent et se contredisent, comment se prémunir des « intox », rumeurs, etc. ?

 

 Plus il y a de données apparemment disponibles, surtout en ligne, plus il y a de désinformation possible. Il existe des méthodes, y compris par des logiciels ad hoc, pour vérifier l'authenticité, la date ou le contexte d'une image, la première source d'une information qui circule, pour comparer, remonter aux sources primaires, etc. La difficulté est que ces méthodes - d'ailleurs fort bien renseignées par des sites en ligne - prennent un temps monstrueux, en tout cas disproportionné avec les disponibilités d'un honnête citoyen qui voudrait simplement ne pas se faire abuser sans devenir expert en tout. Certes, il existe des groupes ou organismes (certains gouvernementaux, d'ailleurs) qui annoncent pratiquer la désintoxication, vérifier, démonter les processus des manipulateurs... mais ils peuvent aussi poursuivre des buts idéologique. Ils pourraient bien pratiquer la « métapropagande » ; cela consiste - surtout sur le Web 2.0 où l'on ne pourra pas empêcher les thèses adverses de circuler - à les décrédibiliser comme des manœuvres mensongères. Si bien qu'il faudrait vérifier les vérificateurs et remonter encore d'un cran dans le jeu du scepticisme. Bref, le citoyen peut, sinon connaître la vérité en soi (je laisse ouverte cette question philosophique), au moins, repérer quelques trucages, mais cela coûte, au moins en temps de cerveau humain et en autodiscipline. Paradoxe : plus il y a d'information, plus la « bonne » devient chère.

 

 

- L'information – vraie ou fausse - sera-t-elle désormais suspecte quoiqu'il arrive ?

 

Le problème est moins que tant de gens puissent croire des choses fausses ou délirantes (après tout, combien de millions de nos ancêtres étaient persuadés que les sorcières volaient sur des balais comme l'attestaient d'innombrables témoignages ?) que de voir se développer un scepticisme de masse (les sondages sur la méfiance qu'éprouvent nos compatriotes envers les médias, les élites, les institutions, et je ne parle pas de la classe politique, sont déprimants). Comme si l'idéal des Lumières, -que chacun puisse se former son avis de façon autonome-, devenait : que chacun puisse se créer son univers à son gré, avec sa communauté. Le monde commun des faits établis dont on peut débattre (quitte à être en désaccord sur les valeurs ou les interprétations) est menacé par ce « à chacun sa vérité et sa communauté » et son corollaire, « l'autre ne pense pas comme moi parce qu'il a été abusé ».

 

 

© Armand Colin, mars 2016

AUTEURS

Huyghe
François-Bernard HUYGHE, Docteur d’État en sciences politiques, directeur...