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Auguste, ou l’art d’utiliser l’image pour servir l’idéologie

Auguste, ou l’art d’utiliser l’image pour servir l’idéologie

Auguste, premier empereur de Rome, nous laisse une image volontairement brouillée, qui par la suite a été récupérée pour servir d’autres figures ou idéologies au fil des siècles… Avec Auguste, les ambiguïtés du pouvoir (Armand Colin, 2015), Frédéric Hurlet, professeur d’Histoire romaine à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense et Directeur de la Maison Archéologie & Ethnologie, René-Ginouvès, étudie la figure complexe d’Auguste, son rapport au pouvoir et l’image de lui qui fut véhiculée jusqu’à l’époque contemporaine. Un ouvrage passionnant, étayé par un cahier d’illustrations, qui montre à quel point Auguste, le premier personnage historique a su utiliser son image pour asseoir son pouvoir.

 

- Qu’explorez-vous dans cet ouvrage sur Auguste ?

 

J’explore principalement la question du pouvoir à Rome à travers un personnage, Auguste, qui a fondé un nouveau régime. Puis, à travers sa biographie, la manière dont un grand homme de l’histoire a vu son  image récupérée, exploitée, transmise de générations en générations et comment elle a évolué dans le temps. Cet angle répond à la demande de la collection d’Armand Colin, Nouvelles biographies historiques : étudier un personnage historique, comprendre comment ce personnage est perçu et quelle image de lui se transmet plusieurs siècles après sa mort. Ce que j’appelle l’histoire de l’histoire d’un personnage

 

 

- Pourquoi les études sur Auguste se sont-elles multipliées ces trente dernières années ?

 

Dans les publications francophones, il y a peu de biographies d’Auguste ; en revanche on en trouve beaucoup en Allemagne et chez les Anglo-saxons. En France, depuis les trente dernières années on publie des ouvrages sur d’autres aspects de la vie d’Auguste, sans qu’il s’agisse de biographies. Mais au-delà de cet aspect, on s’est rendu compte depuis 20 ou 30 ans qu’Auguste constitue une charnière dans l’histoire de Rome et que l’avènement du régime impérial a transformé le pouvoir et les rapports entre Rome et les provinces. Dans le même temps la découverte de plusieurs documents importants a renouvelé la perception de cette période. Il s’agit d’inscriptions provenant de textes reproduisant des senatus-consultes sur plusieurs dizaines de lignes, de documents papyrologiques, notamment un fragment du discours funèbre prononcé par Auguste en l’honneur de son gendre Agrippa ; on a également retrouvé récemment une nouvelle monnaie datée de 28 av. J.-C., qui livre à travers la légende un message de l’idéologie impériale au début du principat d’Auguste. Ainsi l’ensemble de ces documents nous donne une vision assez renouvelée d’Auguste et de ce régime.

 

- Dans un cahier central, vous présentez des représentations variées d’Auguste. En quoi est-ce important et significatif ?

 

Ce cahier à part permet de prendre en compte l’évolution de l’historiographie de ces 20-30 dernières années. En effet, aujourd’hui on intègre davantage les images dans l’interprétation historique et on mesure mieux en l’occurrence à quel point l’image a été un support de l’idéologie impériale. Il faut citer ici le nom de Paul Zanker, historien de l’art et archéologue allemand dans son ouvrage intitulé Auguste et le pouvoir des images. Il explique en particulier comment Auguste a exploité l’image à travers des monuments officiels, des portraits, des monnaies et des inscriptions à un niveau  jamais atteint jusqu’alors pour mettre en avant l’image du nouveau régime et son idéologie.

L’insertion du cahier central démontre que l’historien doit aussi désormais prendre en compte les apports de l’histoire de l’art. Il est ainsi montré comment le personnage d’Auguste fut perçu au cours du Moyen-Age ou à l’époque contemporaine, notamment à l’époque fasciste en Italie ou nazie en Allemagne.

Auguste est un personnage dont l’image a évolué au fil des siècles. À l’avènement de l’empire chrétien, on a pu dire qu’Auguste avait créé les conditions idéales pour accueillir la nouvelle religion, le christianisme, et que ce n’était donc pas un hasard si Jésus était né sous son principat. À l’époque moderne, il y a eu des réflexions plus approfondies sur la figure du bon empereur ou du monarque. Il a été vu comme un modèle à l’époque de Louis XIV ou un repoussoir dans la réflexion de grands philosophes à tendance libérale comme Montesquieu et comme l’historien anglais Gibbon, pour qui Auguste était un tyran dissimulé. Plus près de nous, l’Allemagne nazie ou l’Italie fasciste  se sont emparées de l’image de l’homme providentiel que pouvait constituer Auguste. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale on revient à une étude plus historique du personnage.

 

 

- Pourquoi la figure d’Auguste a-t-elle suscité des analyses aussi diverses, voire la naissance de mythes ?

 

La première raison est que personnage lui-même est ambigu : il aime se cacher et il n’est pas facile à cerner. D’ailleurs dès l’Antiquité, au IVe siècle av. J.-C., un empereur romain nommé Julien avait comparé Auguste à un caméléon.

La seconde raison  tient à la nature du nouveau régime créé, le principat. C’est un régime ambivalent à plusieurs facettes. La première facette présente l’image d’un monarque impérial, ce qui correspond à la réalité. Mais une autre image montre Auguste comme le restaurateur de la res publica, message martelé dans son idéologie : Auguste rétablissant la concorde entre les citoyens, la paix civile et la grandeur de Rome…

Ce message assez contradictoire a brouillé les pistes et, selon le point de vue où l’on se place, Auguste apparaît en monarque ou en restaurateur de la res publica ou encore en un monarque républicain, cette dernière image contradictoire étant particulièrement intéressante.
Auguste lui-même aimait bien cacher son jeu et brouiller les pistes. Suétone, son biographe nous dit qu’Auguste disait souvent « hâte-toi lentement »… son goût pour l’oxymore témoigne de son attirance pour les contrastes et rien n’est simple avec lui.

 

 

© Armand Colin, janvier 2016

LIVRES

Auguste - Les ambiguïtés du pouvoir
Les ambiguïtés du pouvoir

AUTEURS

Hurlet
Frédéric Hurlet est Professeur d’Histoire romaine à l’...